En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer la meilleure expérience possible. En savoir plus

Ne plus voir ce message.
France Insights

« L’écologie politique aborde un tournant important » (Daniel Boy)

Sylvain Lefort

Directeur du contenu, Kantar TNS

Presidentielle 27.01.2017 / 12:00

daniel-boy

Daniel Boy, directeur de recherche (FNSP) au CEVIPOF, spécialiste de l’écologie politique, nous livre son regard d’expert sur l’écologie en France, la stratégie de ses représentants et l’inscription de ses thèmes dans la campagne présidentielle.

A l'occasion des élections 2017, Kantar Sofres vous propose une série d'interviews d'experts afin de décrypter les discours des candidats et les enjeux de société de la campagne électorale.

Où en est l’écologie politique après 5 ans de François Hollande ?

Elle est à un tournant important. Dans l’histoire de l’écologie politique, il y a eu 2 phases : de 1984 à jusqu’en 1993, phase dominée par Antoine Waechter, le mot d’ordre était « ni droite ni gauche », pas d’alliance avec qui que ce soit. Arrivent ensuite Dominique Voynet, Yves Cochet et d’autres. Changement global de stratégie, qui se concrétise à partir de 1997 par la gauche plurielle et une alliance avec la gauche, notamment avec le PS. D’où entrée dans le pouvoir central. C’est un tournant stratégique majeur. Il y avait des expériences de pouvoir locales ; de bons résultats lors des européennes (Waechter fait 11% en 1989) et des régionales. Mais le pouvoir central restait très abstrait ; on n’en parlait pas ; on n’osait pas en parler en AG ; on en parlait à mots couverts ; on se doutait que ça arriverait un jour, mais on n’en parlait pas. Aujourd’hui, nous voici à un nouveau tournant : suite à la nomination de Manuel Valls à Matignon en mars 2014, Cécile Duflot explique qu’il n’est pas possible de rester au gouvernement, essentiellement en raison des positions de Valls sur les Roms, l’immigration. Ce n’est pas un motif écologiste : c’est un motif de politique et de libéralisme culturel. Il n’y aura donc plus d’alliance, du moins dans l’immédiat, avec le parti socialiste.

Quel type d’alliance est donc possible aujourd’hui ? Le retour au « ni gauche, ni droite » ?

Non, mais des alliances au coup par coup, avec des associations. Pas – encore ? – d’alliance avec la gauche mélenchonienne, car les Verts ne sont pas tout à fait d’accord avec Jean-Luc Mélenchon. L’écologie veut-elle aller vers le pouvoir central ou se contenter de pouvoirs locaux ? Au niveau municipal, c’est un peu compliqué ; mais au niveau régional, ils ont eu de très bons résultats ici ou là. Ils fonctionnent bien avec le PS dans les conseils régionaux sans gros problème. Le local est donc acquis. Reste l’écueil du pouvoir central. La stratégie initiée par Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé -  obtenir un groupe à l’Assemblée et un groupe au Sénat - est une réussite ! Le tournant majeur, c’est de dire « Nous ne pouvons plus continuer à gouverner avec les socialistes ». Ceci dit, l’incident Valls aurait été reporté à une autre date - la loi travail, par exemple. Je pense que la rupture aurait eu lieu. C’est un écho de la rupture que l’on observe au PS. 

Et quid de l’accord entre le PS et le Verts sur le nucléaire conclu lors de la campagne de 2012 ?

Les Verts ont feint d’avoir été contents, mais l’accord n’était pas très clair. L’accord dit qu’en 2025 on passera à 50% de production d’électricité d’origine nucléaire, au lien d’environ 75% comme aujourd’hui. Personne n’a dit comment cela allait se faire ! Et en 2025, pas sûr que les Verts soient au pouvoir. Les Verts se sont félicités d’avoir conclu un bon accord. Mais en fait, il n’y a rien dans cet accord ! Juste qu’on se contentera de 50% et qu’on ne construira pas d’ici là de nouvelles centrales nucléaires. Même EDF n’a pas envie d’en construire de nouvelles – juste se contenter de faire fonctionner celles qui marchent actuellement, 30 ou 40 ans, pour les amortir. La rupture ne se fait pas sur des problèmes d’écologique politique, ni sur le nucléaire, ni sur la transition énergétique, qui constitue le cœur de l’accord avec le PS. Quand les Verts refusent d’entrer dans le gouvernement Valls, la loi sur la transition énergétique est en discussion au Parlement ; on leur propose un ministère très large, avec les transports et l’énergie. Ils avaient donc la possibilité d’agir sur cette loi. Mais c’est Ségolène Royal qui le fera.

Sur quoi se fait la rupture ?

Sur des problèmes de politique générale ! Avec ce vieux dilemme : l’écologie, c’est le premier enjeu ; mais il y a échec sur les autres enjeux : l’économie, le social, les affaires étrangères. Or dans le deal passé avec le PS, on ne parle que d’écologie. Il y a là un énorme gap par rapport à leur stratégie d’exercice du pouvoir : les Verts forment des deals avec le PS pour les élections et pour la transition énergétique ; mais il n’y a rien par rapport au reste. Dès qu’il y a un accroc – et on sait qu’il y en a, car les Verts sont plus à gauche que le PS sur les questions d’immigration, de libertés publiques, de mariage pour tous – ils partent.

Quelles sont les chances des Verts pour la présidentielle ?

La gauche vote tantôt pour les écologistes,  tantôt pour le PS. Il existe beaucoup de mouvements entre ces partis, selon que l’élection est nationale ou locale. Donc, globalement, les Verts font 2-3%, sauf en 2002 (5%, avec Noël Mamère). Cet électeur stratège écologiste-PS, comment va-t-il se comporter lors de la présidentielle ? En 2002, son choix s’est porté sur les candidats d’extrême gauche et des Verts, sans se rendre compte de ce qui pourrait se passer au 2d tour – et qui s’est bel et bien produit. En 2017, on ne peut pas dire qu’on ne se rende pas compte du risque de 2d tour : tous les sondages annoncent à date l’élimination de la gauche au 2d tour. Que peut faire l’électeur écolo-PS dans ce contexte ? Deux possibilités : ou bien perdu pour perdu, il préfère affirmer l’écologie politique ; ou bien il préfère se porter sur un candidat qui ne serait pas mauvais, et dans ce cas, il votera PS. Cette stratégie dépendra du score potentiel du candidat PS. Tout dépendra de la campagne, et de la probabilité, pour le moment quasi-nulle, qu’il y ait un candidat PS au 2d tour.

Comment se fait-il que les Verts se soient rarement mis d’accord sur une personnalité qui puisse les emmener au-delà de leur étiage classique de 3% à une présidentielle ?

Je ne suis pas sûr que ce soit une question de personnalité. Ce serait plutôt une question de structure. La seule fois où les Verts ont dépassé leur niveau de 2-3%, c’est avec Noël Mamère, 5%.  Mamère était un bon candidat, médiatiquement parlant. Il y aura donc toujours un effet personnalité pour une élection qui sera toujours mauvaise pour eux. De ce point de vue, le choix de Yannick Jadot n’est pas un mauvais choix. Pour une fois, ils ont choisi un très bon débatteur, dynamique et qui a une certaine surface. Il n’est pas uniquement sorti du sérail des Verts. Il est issu des associations environnementales et de Nicolas Hulot. Sa surface correspond à celle que souhaitait couvrir Europe Ecologie-Les Verts : étendre, ce qui n’a jamais été réussi, un parti qui représente à la fois Les Verts, à gauche, et toutes les associations environnementales. Cela a bien fonctionné lors des européennes de 2009 et des régionales. Puis Europe Ecologie a été étouffé par Les Verts, qui ont repris le pouvoir. Jadot représente de ce point de vue une diversité. Ca peut être bon pour l’ensemble du parti.

Et quid de De Rugy et Benhamias ?

De Rugy et Benhamias sont candidats dans la primaire de gauche. Ils risquent de se ridiculiser. Ils seront considérés comme des créatures du PS, ce qui est vrai.

Et Corinne Lepage ?

Elle a essayé de faire quelque chose qui est resté complètement invisible, dans la citoyenneté, la participation, un peu comme Alexandre Jardin. Mais le problème, c’est que personne n’en a entendu parler. (Elle a depuis notre interview rallié le mouvement En Marche d’Emmanuel Macron, ndlr)

Et que risque-t-il de se passer lors des élections législatives ?

Sans accord avec le PS, les Verts sont morts aux législatives. Ils feront 2 ou 3 élus : Mamère, de Rugy et un autre, ici ou là. Les Verts ont besoin de la protection du PS – 80 circonscriptions réservées pour avoir des suffrages et de l’argent. Sans cela, ils n’auront ni l’un ni l’autre. Ils n’auront plus de groupe parlementaire et ils ne recevront plus beaucoup d’argent. Ce qui risque de poser problème ! Ce qui est crucial, c’est que depuis 1978, ils ne font pas plus de 5%  aux législatives quand il y a un candidat PS. Quand il n’y a pas de candidat PS, dans une circonscription réservée, ils font le score du PS, entre 20 et 25%. L’électeur de gauche est bien discipliné : il reporte sa voix sur le candidat vert. Dans le cas de duel PS-Vert, l’électeur de gauche vote PS très majoritairement. Contrairement à ce que disent les Verts et les médias, ce n’est pas seulement un problème de mode de scrutin. Regardez les cantonales, majoritaire à 2 tours : les Verts font 10%. C’est un vrai dilemme pour les Verts : ils ne peuvent pas s’en sortir sans un accord avec un grand parti – et ce n’est pas Mélenchon qui leur donnera des sièges ; ni le PC, qui décline : ce ne peut être que le PS. Sorti de là, ils n’auront que 2-3 députés et nettement moins de ressources.

Ils sont donc obligés de s’entendre d’un point de vie programmatique ?

Ils ne le feront pas cette fois-ci. Mais sans cela, c’est leur mort assurée. En 1995, après le très mauvais score de Dominique Voynet à la présidentielle, leur pente naturelle a été de chercher un accord avec le PC. Ce n’était pas un très bon choix pour avoir des circonscriptions. C’est vrai que ça n’avait aucun sens. Ils ont donc compris, grâce à quelques électoralistes comme Jean-Luc Benhamias, Jean-Vincent Placé, qu’il n’y a pas de salut hors d’un accord avec le PS. Si le PS meurt, on verra bien, mais pour le moment, ça ne marche que de cette manière. Or cette stratégie n’est pas discutée chez les Verts. Avoir un groupe parlementaire, c’est avoir accès aux commissions, c’est peser sur les politiques publiques au niveau national. C’est ce qu’ils vont abandonner. Et cela n’a pas été discuté. Les Verts rêvent d’un modèle Grenoble, comme aux municipales de 2014. Or Grenoble, c’est une tradition très spéciale. La France entière, ça n’a rien à voir. Pour eux, la France entière va devenir Grenoble !

Que révèlent les primaires des Verts sur l’état de l’écologie en France ?

Les primaires n’ont pas montré de différences de tendances fondamentales entre les candidats. Par exemple, Yannick Jadot et Michèle Rivasi sont tous les deux issus du mouvement anti-nucléaire et sont tous les deux passés par Greenpeace. Le nucléaire est donc central dans leurs têtes. Une bonne partie de la campagne sera axée sur le nucléaire, d’autant plus qu’à droite, Fillon se montre pro-nucléaire, et d’accord pour conserver les centrales car cela coûte moins cher. Or le débat devrait porter sur ce point précis. Les Français ne sont pas fanas du nucléaire. On peut maintenant sérieusement en contester la rentabilité, ce qui était le seul argument fort dans les enquêtes sur les perceptions des Français à l’égard des différentes sources d’énergie : le nucléaire était soutenu par les Français parce qu’il était supposé être économique. Avec cette remise en question, les écologistes peuvent attaquer. Le nucléaire sera donc important pendant la campagne. Notre-Dame des Landes pourrait être aussi un argument, mais je ne pense que cela intéresse les Français. Autre débat : la mise en œuvre de la transition énergétique. D’autant que les décrets d’application ne sont pas encore sortis.

Comment expliquer que les Verts ne sont pas davantage audibles sur des sujets sociétaux qui pourraient leur être porteurs, comme la société collaborative ?

C’est un vrai paradoxe. Ce qu’on a remarqué depuis 2-3 ans, depuis la discussion sur la transition énergétique, c’est qu’on assiste à un retour vers la province. C’est là que les initiatives se prennent, et pas à Paris. L’écologie pragmatique se réalise dans les départements, les communes ou les régions. Les Verts sont présents dans ces initiatives, mais à titre individuel, sans que ça se voie. Ils ne parviennent pas à avoir une stratégie nationale pour organiser toutes ces initiatives au niveau local. Ils sont donc toujours perçus par le public comme un parti très à gauche et qui s’occupe davantage du social, de l’immigration, des Roms que de l’environnement. Que l’opinion ait tort ou raison, c’est comme cela que sont perçus les Verts. Très souvent, on entend dire, notamment de la part des médias, qu’au fond, les écologistes ne s’occupent pas d’écologie. C’est un peu injuste quand on regarde ce qui sort du parti. Mais ce n’est pas complètement faux.

Ce serait un axe d’évolution ou de transformation, non ?

Ce serait un très bon axe ! Mais je ne suis pas certain que les Verts s’en empareront. Mais je ne connais pas encore leurs axes de campagne. A mon avis, ce seront des axes centraux : le nucléaire, la transition énergétique, vu depuis Paris, vu depuis les décrets d’application. Toutes les activités locales ne sont pas très visibles dans une stratégie nationale, en fait.

Autre paradoxe : malgré les heurts dont ils ont été l’objet, Les Verts restent un parti populaire au sein de l’opinion. Comment l’expliquez-vous ?

Ils sont à 30% de bonnes opinions. C’est le côté bienveillant de l’écologie et de l’environnement qui joue dans l’opinion. Mais ça ne va pas très loin. Si on creuse plus avant, l’image des Verts est catastrophique. Et la courbe globale d’image est en baisse….

Comme celle de tous les partis !

Oui. Celle des Verts surnage en raison du côté attrape-tout de l’écologie. L’enjeu écologique reste bas dans le classement des préoccupations de l’opinion, loin derrière le chômage.

Quels sont les principaux soutiens des Verts ?

Ils sont très solides et structurés. Premier facteur : le niveau d’études. C’est lui qui explique en premier l’image des écologistes. Même chose pour l’image de Jadot. C’est comme ça depuis très longtemps et dans quasiment tous les pays. Le vote Vert est un vote de personnes cultivées, plus encore que le vote PS, pas très éloigné du vote centriste. Contrairement à ce qu’on croit, il n’y pas de différences majeures hommes-femmes. Il y a un léger effet d’âge, les catégories âgées étant les plus éloignées de l’écologie politique.

Au niveau européen, où en sont les forces écologistes ?

Il y a une petite baisse depuis les dernières élections européennes. En moyenne pondérée des partis, ils font environ 7,5%. La nouveauté en 2009, c’est qu’il y avait des partis écologistes partout. Il n’y a plus un pays d’Europe où il n’y ait pas d’écologie politique. Les pays de Nord se montrent plus écologistes que les pays du Sud. Lors des dernières élections européennes de 2014, on note une petite baisse, un peu moins de 7%. Ce n’est pas une baisse massive. C’est un tassement. Suède, Danemark, Finlande, Autriche sont les bastions. Pas étonnant que dans ce dernier pays, ils aient élu un Président vert !

Le cas autrichien peut-il servir de référent à d’autres pays pour les Verts ?

C’est un cas particulier. C’est un combat culturel. Les catégories qui ont voté pour le candidat d’extrême droite ont un faible niveau d’études ; et inversement pour le candidat écologiste. Si on avait un second tour en France Le Pen-Jadot, ce serait la même chose. L’Autriche reste une exception : le Président y a peu de pouvoir.

Peut-on dire de l’écologie qu’elle est en crise, face à la reprise de ses thèmes par différents partis et gouvernements, de droite comme de gauche, en France et en Europe ?

Elle ne se trouve pas en crise. Quand on regarde le programme de François Fillon, on ne peut pas dire qu’il soit proche de celui des écologistes. Au FN, il y a toujours eu la tentation de reprendre certains thèmes aux écologistes depuis 2007, mais ce n’est pas fondamental. L’idée selon laquelle les partis reprendraient des thèmes écologistes parce qu’ils seraient en déshérence chez les partis écologistes, je n’y crois pas ! Ce qui est vrai depuis 1978, c’est que le PS sous-traite aux écologistes au moment des élections nationales. L’écologie au sein du PS n’a jamais fonctionné. Géraud Guibert, qui a cru très longtemps pouvoir y faire quelque chose, a fait 1 ou 2% lors des congrès du PS. Il a fini par jeter l’éponge et créer La Fabrique écologique. Bien sûr, le PS se vantera d’avoir réalisé la COP 21, ce qui n’est pas mince, c’est un événement diplomatique important. Mais ça n’a rien à voir avec un programme écologiste. Que fera le PS sur le nucléaire ? Il n’y a que Mélenchon dont on dit qu’il est écologiste au point de manger du kinoa - grand bien lui fasse ! Mais est-ce suffisamment entraînant ? Les écologistes ont également le sentiment qu’il s’agit d’une écologie très centralisée, à la Mélenchon ! 

Source : Kantar Public

Derniers articles

Retrouvez nos estimations de l'abstention et son évolution depuis 1981, puis l'estimation nationale en voix.

Le suspense est insoutenable. Comment tenir jusqu'à 20h ? Impossible ! A l'heure de l'immédiateté numérique, il y a forcément un moyen de savoir avant. Hélas, pas vraiment.

Retrouvez la participation à 12h et 17h et son évolution depuis 1981.

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, un tiers des français sont encore indécis, répètent les médias en chœur. Alors, pour les aider à se décider, de nombreux sites proposent des tests interactifs.

Carine Marcé, directrice associée Kantar Public, dresse le panorama complet de la chaîne d'estimation.

Contenus liés