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France Insights

L'incertitude des sondages, prémices d'un nouvel ordre politique ?

Emmanuel Rivière

Directeur France

Presidentielle 14.04.2017 / 15:00

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Etrange saison électorale, qui tout à la fois confronte les sondages au vent mauvais de leurs échecs réels ou supposés, tout en leur conférant, dans la grand-messe démocratique qu’est l’élection présidentielle, une importance considérable.

On a beau dire et répéter à l’envi qu’après le Brexit, l’élection de Trump, la désignation de F. Fillon il y a quelque chose de rouillé au royaume des sondages, la référence aux sondages, plus ou moins implicite et plus ou moins consciente, est omniprésente. Renvoyer les candidats à la faiblesse de leur score, s’alarmer de la performance de Marine Le Pen, guetter avec gourmandise des croisements de courbes et chercher dans les pourcentages l’impact d’un meeting ou d’un débat télévisé sont des pratiques quotidiennes aussi bien chez les commentateurs et analystes que dans les entourages des candidats. Le scepticisme et l’ironie étant de nos jours très prisés, il n’est pas rare d’entendre des éditorialistes brocarder les sondages qui auraient perdu la boussole, puis l’instant d’après railler le petit score ou la contre-performance d’un candidat, en s’appuyant donc sans le dire, sur les sondages. Cette manière d’être influencé par les sondages en prétendant les tenir à distance, de moquer les sondages sans se rendre compte qu’on en est imprégné, est finalement la plus inquiétante, car elle est celle qui éloigne le plus des bons réflexes et de la pédagogie nécessaire des sondages.

Le sondeur ne veut pas se plaindre ici de l’importance accordée aux sondages, mais regretter que l’on ne tire pas les bonnes leçons des épisodes américains et britanniques, pourtant éclairants. S’agissant des sondages outre-Manche, le vrai échec est celui des élections générales de 2015, lorsque le verdict des urnes a totalement démenti le scénario pourtant très annoncé d’une majorité introuvable et d’un Parti travailliste au coude à coude avec les Tories. La nette majorité finalement accordée à David Cameron aurait pu, si l’on avait su l’anticiper, le dispenser de s’engager dans la promesse d’un référendum. Mais s’agissant du référendum lui-même, l’affirmation selon laquelle les sondages n’avaient rien vu venir résiste difficilement à l’examen des faits. A dix jours du premier tour la moyenne des sondages donne une majorité au « Leave », et la plupart des sociétés d’études ont mesuré, à ce moment-là, ce scénario de sortie. Nous savions donc dès la mi-juin que le Brexit était possible. Dans les 24 heures qui précèdent le référendum, cinq enquêtes sont publiées, trois mesurent un renversement en faveur du « Remain », deux (dont celui de TNS BMRB, devenu Kantar Public) persistent à enregistrer une majorité pour le Leave. Ce décalage entre ce que disaient alors les chiffres et ce sentiment d’avoir été trompé est intéressant. Il correspond à un phénomène de sélection et de hiérarchisation de l’information que la recherche en science sociale connaît bien. Face à la pluralité d’informations contradictoires, on retient celles qui sont conformes aux croyances ou aux préférences, et la conviction que le Brexit ne pouvait pas arriver parce que l’on ne parvenait pas à se projeter dans le monde d’après a conduit à ne voir que les résultats qui confortaient cette inclinaison. Le cas américain est différent. Finalement les sondages nationaux avaient anticipé la majorité accordée à Hillary Clinton par le « vote populaire » à l’échelle du pays, prouvant de facto qu’ils ne suffisent pas pour anticiper le verdict du suffrage indirect. Les sondages par états, indispensables, ont en revanche été défaillants dans plusieurs cas, notamment les états de la « rust belt » traditionnellement démocrates. Il n’est pas rare que les sondages peinent ou tardent à prendre toute la mesure d’une bascule politique. Mais au-delà de l’erreur il vaut la peine de se demander comment on passe de la sous-estimation à la sidération, et là encore la question de la présentation et de l’interprétation des sondages se pose. On a beaucoup reproché au New York Times son estimation à 85% des chances de victoire. Un   commentateur ou un observateur qui ne peut imaginer Trump président sera conduit à conclure, par le même phénomène d’interprétation sélective, qu’il n’y a aucune chance que ça arrive, réduisant 15% à presque rien. Tout est affaire d’interprétation, donc de subjectivité. Imaginons un malade à qui l’on propose une intervention chirurgicale qui a 85% de chances de le guérir et 15% de le laisser infirme. 15%, alors, ce n’est pas rien. Et si l’on devait jouer à la roulette russe avec une seule balle sur six emplacements dans le barillet (soit 17%), on trouverait que 17% c’est énorme. Le site FiveThirtyHeight avait estimé à 29% les possibilités de victoire de Donald Trump. Presque l’équivalent de deux balles dans le barillet. Les sondages se sont trompés, mais n’ont jamais dit que Trump ne pouvait pas l’emporter. Cependant beaucoup l’ont cru.

Il ne s’agit pas ici de prétendre que ce ne sont pas les sondages qui posent problème mais la manière de les lire. D’une part parce que ces sondages ont rencontré des problèmes, et s’agissant de l’ampleur de la victoire de François Fillon lors de la primaire de la droite et du centre il y a bel et bien eu un décalage qui ne s’explique pas uniquement dans le revirement tardif des électeurs, par ailleurs réel. Le premier devoir des sondeurs est donc d’améliorer leur technique, à la fois en s’interrogeant sur la qualité de leurs échantillons, la pertinence et les vertus respectives des modes de recueil, et celle des modalités de questionnement. La sous-représentation de certains électeurs dans les échantillons, la sincérité de leur réponse et la surévaluation de la participation chez d’autres catégories de citoyens sont des enjeux communs aux contextes américains, britanniques et français et à bien d’autres. En prendre la mesure et y apporter les bonnes réponses demande du temps et des moyens. Les leçons de ces investigations, ne seront peut-être tirées qu’à l’issue de cette séquence électorale, par ceux qui se seront donné la peine de faire ce travail. Cependant il y a aussi un problème dans la lecture des sondages. Une fois de plus ce n’est pas une manière de se dédouaner, car si les sondages sont justes à un moment donné mais qu’on les lit mal, ce sont encore les sondeurs qui ont tort. Nous sommes au moins coresponsables, avec nos partenaires des médias qui commandent et publient ces enquêtes, de la façon dont elles sont restituées et interprétées. Certes des progrès ont été accomplis dans cette campagne, où l’on n’a jamais accordé tant d’importance à l’incertitude des électeurs. Si au moins on arrivait à ne plus prendre les sondages pour des pronostics , on éviterait des déconvenues . De nombreuses enquêtes, dans le domaine de la consommation ou des comportements ont vocation à anticiper sur des choix futurs, mais dans un contexte où les paramètres structurants (marché, distribution, plan marketing) sont à peu près connus. C’est plus difficilement le cas d’une campagne où les acteurs peuvent voir leur image basculer, leurs positionnements respectifs évoluer, et où l’instrument qu’est le sondage, par sa capacité d’influence, interagit avec ce qu’il est censé mesurer. Considérons donc le sondage pour ce qu’il est, une succession d’images qui finissent par constituer un film, en se méfiant cependant de la métaphore de la « photographie à l’instant T ». A quelques jours du scrutin, lorsque les choix sont faits, cet instantané est bien la photographie d’un rapport de force, mais plus on est loin de l’échéance, plus l’exercice s’apparente à une simulation, consistant à mesurer ce qui n’existe pas encore.

Ces leçons-là semblent en passe d’être acquises, d’autant plus que Trump fut la piqure de rappel d’un certain 21 avril. C’est une très bonne chose que de mettre en exergue la part des électeurs qui déclarent pouvoir changer d’avis. Pour autant, peut-on se contenter de livrer nos sondages d’intentions de vote assortis de la mention « mais attention, ça peut encore bouger » et en laissant le lecteur se débrouiller avec ça ? C’est un peu une facilité alors que nous savons que les 40% d’indécis ne vont pas s’éparpiller n’importe comment et dans tous les sens, que leur indécision se limite parfois à deux candidats, parfois même au degré de liberté qu’ils se donnent de voter ou de ne pas voter pour le seul qui leur paraisse acceptable. Le choix que nous avons fait à Kantar Public n’est pas de nous abriter derrière l’incertitude pour dire qu’on avait bien dit qu’on ne pouvait pas prédire. Nous nous efforçons, avec nos partenaires le Figaro, RTL et LCI, de rendre intelligible cette incertitude, de montrer les degrés de probabilité des différents scénarii. Les sondages Kantar Sofres présentent, pour chaque candidat, un potentiel électoral qui montre la part d’électeurs décidés à voter pour elle ou lui, mais aussi ceux qui pourraient le faire en second choix, ceux qui ne l’excluent pas ou au contraire ceux qui ne l’envisagent pas une seconde. Cela nous a permis de situer d’emblée Benoît Hamon parmi les vainqueurs possibles de la primaire de la belle alliance, et l’avoir montré plus tôt nous aurait aidé à mieux mettre en avant le scénario Fillon vainqueur de sa propre primaire. Cet exercice, qui donne plus de profondeur d’analyse, nous permet à la fois de montrer l’incertitude mais aussi d’en décrire les mécanismes. A quatre semaines du scrutin nous savons que l’hésitation est surtout à gauche, où la plus grande fluidité se situe entre Hamon et Mélenchon, avec cependant une logique de vote utile créant des passerelles vers Macron. Nous voyons qu’à droite l’hésitation s’est résorbée, entre Le Pen et Fillon, lequel n’a pas tant de réserves de voix chez Macron et ne peut plus guère compter que sur une contre-performance des deux premiers pour son salut. Dire que les gens hésitent encore c’est dire beaucoup si l’on sait expliquer pourquoi et comment ils hésitent. C’est parfois plus compliqué, mais cela répond à ce que nous croyons être la principale vocation d’un sondage pré électoral : un outil qui permet de comprendre ce qui se passe, et qui sans prédire ce qui va advenir sache expliquer ce qui peut se produire. Une ressource qui raconte l’histoire de cette élection passionnante et montre, derrière la question des hommes et des appareils, les logiques à l’œuvre chez les électeurs et les profond mouvements de réalignement qui feront peut-être de cette présidentielle et des législatives qui suivront des élections de transition vers un nouvel ordre politique. Nous assumons que la photographie soit moins nette, mais nous voulons qu’elle soit plus lisible.

Source : Kantar Public

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