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France Insights

Qu'est-ce qu'une estimation ?

Carine Marcé

Directrice associée, Kantar Public

Presidentielle 21.04.2017 / 12:00

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Carine Marcé, directrice associée Kantar Public, dresse le panorama complet de la chaîne d'estimation.

Tout d'abord, une estimation n'est pas un sondage. Dans un sondage, on recueille des opinions ou des intentions de vote, auprès d'un échantillon représentatif de la population. Alors qu'une estimation consiste, sur la base des résultats réels - c'est à dire de bulletins de vote dépouillés - et à partir d'un échantillon de bureaux de vote sélectionnés à l'avance, à donner « une estimation » des résultats de l'élection.

Comment se prépare concrètement une opération estimation électorale - notamment tout ce qui touche à la sélection des bureaux de vote faisant partie de l'échantillon ?

La sélection des bureaux de vote se fait selon un certain nombre de critères. Premier critère, d'ordre pratique : trouver des bureaux de vote tous à peu près comparable ; idéalement de 1 000 électeurs. Dans la réalité, on a des bureaux de vote qui sont plus petits et d'autres plus importants.

Deuxième critère : la stratification géographique. L'échantillon de bureaux de vote doit respecter une représentation géographique par grandes régions mais également des stratifications croisées par catégories d'agglomérations dans ces régions.

La stratification politique est le troisième critère important. A l'arrivée, notre échantillon de bureaux doit être relativement identique aux résultats réels de la France à l'élection antérieure – pas uniquement présidentielle dans le cas qui nous intéresse. Il serait en effet catastrophique d'obtenir une photographie du territoire au niveau national à partir d'une représentation erronée de celui-ci. Par exemple, le vote FN était très fort en Provence-Alpes-Côte d’Azur et Hauts-de-France et beaucoup moins en région parisienne ; il nous faut donc une représentativité politique qui « colle » à la représentation politique de ces régions.

Il faut aussi que les bureaux de vote n'aient pas été « redécoupés », n'aient pas été modifiés et concernent toujours la même aire géographique.

Parvenir à ce que l'échantillon de bureaux de vote, dans son ensemble, soit très proche des résultats réels n'est donc pas le fruit du hasard.

Autre point méthodologique essentiel : l'estimation n'est pas une addition de bureaux de vote à la moyenne. Contrairement à ce que l'on pense souvent, l'estimation n'est pas construite sur des bureaux représentatifs du vote national ou moyens, mais plutôt des bureaux très « typés ». Par exemple, dans le sud-est, il faut inclure des bureaux particulièrement enclins au vote Le Pen ; et à Paris, il faut prendre des bureaux de droite dans les arrondissements de l’Ouest et de gauche dans les arrondissements de l’Est.

Au final, notre objectif est d'agréger des bureaux de vote très « typés », représentatifs de l'ensemble des forces politiques nationales, et des bureaux moyens, proches du vote national.

Et le jour même, comment se déroule la remontée de l'information ?

Dans chacun des bureaux de vote constituant l'échantillon, se trouve un correspondant de Kantar Public. A partir de 19 heures et jusqu'à 20 heures, celui-ci transmet à Montrouge notre centre d'estimations pour nous donner les résultats réels dépouillés. Nous n'attendons pas que l'intégralité des bulletins du bureau de vote ait été dépouillée : il nous transmet dès que les 200 premiers bulletins ont été ouverts, puis les 400, puis à la fin du dépouillement des résultats du bureau de vote.

Et ensuite ?

L'ensemble de ces informations est progressivement saisi dans ce que nous appelons la chaîne d'estimation et permettent peu à peu de dessiner le résultat de notre estimation ; généralement connu et stabilisé vers 18h45. Les enquêteurs de terrain dans les bureaux de vote forment donc le premier maillon de cette chaîne. Ensuite, les différentes équipes de Kantar Public (près de 400 personnes au total avec les correspondants dans les bureaux) prennent le relais avec des politologues pour établir l'estimation. Nos équipes Production pour la maîtrise d'ouvrage, notre département Informatique et nos moyens généraux qui supervisent la gestion technique afin d'optimiser notre travail et, enfin, notre service communication chargé de diffuser l'estimation dans les médias.

Comment être certain des estimations alors que certains bureaux de vote ne sont pas encore fermés ou bien que certains Français expatriés ou ultramarins n'ont pas voté ?

Il faut bien avoir à l'esprit le fait que l'Ile-de-France représente 16% du corps électoral. De plus, l'Ile-de-France, ne vote certes pas exactement comme l'ensemble des Français, mais la différence n'est pas massive. A partir du moment où les différences sont minimes et où le vote reste relativement homogène sur l'ensemble du territoire, notre chaîne d'estimation fournit des résultats fiables assez rapidement. Par ailleurs, nous connaissons les écarts constatés entre l'Ile-de-France et plus généralement les bureaux de vote fermant à 20h, et ceux fermant à 18h pour les élections précédentes, ce qui nous permet de les intégrer dans notre modèle d'estimation. Et c'est comme cela que l'estimation opère. Il s'agit d’une opération statistique et de modélisation particulièrement robuste et éprouvée. Depuis 40 ans, Kantar Public a déjà réalisé une cinquantaine d'opérations estimation...

Les votes des Français de l’étranger, plus celui des DOM-TOM, vu leur poids dans le corps électoral (plus de 45 millions d'inscrits), ne peuvent être décisifs que dans la mesure où les écarts sont peu importants en métropole.

Au cours de la soirée, peut-il y avoir un revirement de situation ?

Le système fonctionne suffisamment bien aujourd'hui pour ne pas avoir ce type de crainte. La crainte, à la limite, nous l'avons eue en 1992. Le référendum de Maastricht s'est clos sur le résultat de 51% pour le oui au Traité. Petit rappel : le « oui » était majoritaire dans les sondages et quelques sondages à la marge donnaient le « non » gagnant. Et il est vrai que pour ce référendum, en tout début de soirée, nous avons eu un « oui » nettement majoritaire.

La différence entre les référendums et les élections réside dans le fait que, concernant les élections, nous avons des éléments de comparaison grâce aux élections précédentes.

Finalement, un résultat annoncé en début de soirée ne peut pas changer radicalement. Le résultat est susceptible d'être modifié si l'écart entre le « oui » ou le « non » dans le cas d'un référendum ou bien entre deux candidats - dans le cas d'élections - est faible.

Comment expliquer que des estimations à 20 heures peuvent varier d'un institut à un autre ?

Nous n'avons pas le même échantillon (taille, manière de le constituer), pas non plus la même chaîne d'estimation, et pas la même expérience... Les outils ne sont donc pas les mêmes et, par définition, les résultats peuvent être différents – même s'ils sont, au final, relativement proches d'un institut à l'autre. Il en va d'ailleurs de même pour les sondages pour des raisons sensiblement similaires.

Quels sont les liens entre instituts et ministère de l'Intérieur lors des soirées électorales ?

Il n'y en a pas. Il y a, d'une part, les estimations des instituts de sondage, qui sont des entreprises privées ; et d'autre part, la totalisation, tout au long de la soirée, des résultats réels par le ministère de l'Intérieur. Le résultat officiel du Ministère intervient en général en fin de soirée alors que les TV et radio qui achètent les estimations les diffusent dès 20h.

Tant que le ministère de l'Intérieur ne donne pas de résultat, ce sont les estimations qui sont utilisées. En d'autres termes, le gouvernement et l'Elysée ne connaissent par avance les résultats que parce que des sociétés privées comme les nôtres réalisent des estimations.

Comment se passent les estimations dans les autres pays ?

L'estimation est une spécialité française. En France, nous possédons un échantillon de bureaux de vote, une compilation des données et, en plus, la chaîne - l'algorithme - d'estimation qui modélise les résultats. Dans les autres pays, ils appellent ça des « Quick count », ce sont des sortes d'additions, en général moins performantes... D'autres pays utilisent une autre technique, très différente et encore moins fiable, qui s'appelle les « exit polls », ou sondages sortie des urnes en français (SSU).

Les premières estimations en France se sont déroulées pour la première présidentielle au suffrage universel direct, en 1965, et ont été réalisées par l'IFOP. Pour Kantar Public (Sofres à l'époque) c'était en 1967 lors des élections législatives, pour le compte de l'AFP.

Et quels sont les faits marquants dans l'histoire des estimations à Kantar Public ?

Le plus marquant est l'élection de 2002 : nous avons constaté le « coup de tonnerre », comme l'a surnommé Lionel Jospin, dès les premiers bureaux et bulletins dépouillés. Le Pen était très haut et nous avons rapidement constaté qu'il serait au second tour.

Les élections présidentielles représentent un moment important de notre démocratie mais en termes d'estimations, elles ont été relativement faciles jusqu’à maintenant, notamment pour le second tour. En 2012, l’estimation a montré très rapidement les enseignements de l’élection : l’écart relativement faible entre François Hollande et Nicolas Sarkozy et le score élevé de Marine Le Pen. L’enjeu est plus compliqué cette année, avec quatre candidats relativement proches à 3 jours de l’élection. Cette difficulté est renforcée avec les nouveaux horaires de fermeture des bureaux de vote qui ne laissent qu’une heure au lieu de deux habituellement pour « fabriquer l’estimation. » C’est la raison pour laquelle il n’est pas exclu que pour la première fois, il soit difficile d’annoncer à 20h les deux finalistes.

Au total, ce qui compte malgré l'enjeu et l'ampleur du dispositif pour nous, et dans le laps de temps relativement court qui nous est donné pour établir l'estimation qui sera rendue publique à 20h dans les medias, c'est de se soustraire à toutes les hypothèses, interrogations et influences que l'on peut avoir jusqu'à dimanche à 19h. Et quand on entre dans la salle d'estimation, ne penser qu'à ce que nous disent les résultats de nos bureaux et oublier les sondages. Cela nous a toujours bien réussi.

Source : Kantar Public

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