En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer la meilleure expérience possible. En savoir plus

Ne plus voir ce message.
France Insights

Quels sont les ressorts de la dynamique en faveur de Jean-Luc Mélenchon ?

Cécile Lacroix-Lanoë

Directrice d'études, Kantar Public

Presidentielle 13.04.2017 / 15:00

jean-luc-melenchon

L’exceptionnelle dynamique du candidat de la France insoumise affole les courbes des sondages et les commentaires médiatiques.

Mais qui sont les électeurs qui créent cette dynamique, ces citoyens qui déclarent aujourd’hui qu’ils voteront pour Jean-Luc Mélenchon alors qu’ils faisaient auparavant un autre choix ou ne s’étaient pas décidés ?

Des électeurs qui pouvaient ne même pas envisager un vote pour Jean-Luc Mélenchon au début de la campagne

Voici deux électeurs issus de lacommunauté présidentielle 2017,suivi qualitatif de l’opinion publique mené par Kantar Public en partenariat avec Krealinks durant cette campagne électorale. Quelques semaines auparavant, ils n’envisageaient même pas de voter pour le candidat qui tutoie désormais François Fillon dans les enquêtes d’intention de vote. Aujourd’hui, ils pensent sérieusement glisser un bulletin portant le nom de Jean-Luc Mélenchon dans l’urne.

Véronique* est une électrice de gauche, qui se déclare proche du parti socialiste. En 2012, elle a voté aux deux tours pour François Hollande. Cette année, comme beaucoup, elle est très indécise et dépitée par une campagne « très loufoque » qui parle beaucoup des affaires et peu des programmes. Il y a un mois, elle se demandait encore « où était la gauche » dans cette élection, et hésitait principalement entre deux candidats pouvant se rattacher à cette étiquette : Benoît Hamon et Emmanuel Macron. Peu à peu, elle s’est tournée vers le candidat socialiste car elle se « sentait plus proche de son programme », au détriment d’Emmanuel Macron, qui, finalement, a « l'air tout de même d'être plus à droite qu'à gauche ». Le ralliement de Manuel Valls au candidat d’En marche ! a « écœuré » cette proche du PS. Écœuré car l’ancien Premier ministre a renié les engagements pris lors de la primaire. Écœuré parce qu’il a montré que beaucoup de personnalités politiques étaient avant tout guidées par l’opportunisme, pas par les convictions.

Aujourd’hui, Véronique nous explique qu’elle « pensait voter Hamon, mais maintenant, hésite avec Mélenchon ». « Plus on avance dans le temps et plus mon choix va vers lui » nous précise-t-elle. Il y a un mois, elle nous indiquait fermement que le candidat de la France insoumise « ne l’intéressait pas » et qu’elle n’avait même pas l’intention de jeter un coup d’œil à son programme. La donne a changé. Jean-Luc Mélenchon lui apparaît aujourd’hui comme le meilleur vote à gauche, face à un candidat socialiste qui se situe « de plus en plus loin dans les sondages ». Ce meilleur choix à gauche, elle l’estime en partie adoubé par le candidat socialiste lui-même quand il a déclaré qu’il voterait pour Jean-Luc Mélenchon au second tour.

Frédéric* est également un ancien électeur de François Hollande aux deux tours de l’élection présidentielle de 2012, mais l’élection de cette année le rend, lui aussi, très hésitant. Il y a quelques semaines, il nous indiquait qu’il pensait s’abstenir, ne sachant pas pour qui voter. Aller à son bureau de vote n’était qu’une éventualité, et seulement deux bulletins sur la table auraient pu trouver grâce à ses yeux : Benoît Hamon ou Emmanuel Macron. Mais ces deux candidats devaient le convaincre de se déplacer, ce qui ne s’est pas produit. Il explique désormais : « A ce jour, je serai tenté de voter pour Mélenchon car il me semble plus près des citoyens et il a une bonne dynamique ».

Deux réservoirs à la dynamique en faveur de Jean-Luc Mélenchon

Ces deux exemples d’électeurs n’ont pas vocation à expliquer à eux seuls les points gagnés par le candidat de la France insoumise dans les enquêtes quantitatives ces derniers jours, mais ils illustrent assez bien les deux grands profils qui nourrissent aujourd’hui la dynamique pour Jean-Luc Mélenchon que nous observons. D’une part, et en priorité, des électeurs qui avait plutôt opté pour le candidat socialiste, mais qui se détournent désormais de lui. D’autre part, et de manière moins importante, des électeurs qui étaient très fortement indécis et dont le choix s’orientait soit vers un non-vote (abstention, blanc, nul) ou vers un candidat qui semblait capable de porter une rupture avec le système établi (Marine Le Pen et Emmanuel Macron principalement). Ceux-ci expriment tous une attente de changement qui leur semble dorénavant mieux portée par le candidat de la France insoumise.

La première logique électorale, qui correspond à un mouvement à l’intérieur de la gauche, s’observe de manière claire dans les enquêtes quantitatives. Au fur et à mesure de l’augmentation des intentions de vote pour Jean-Luc Mélenchon, le score de Benoît Hamon se réduit. Dans la dernière étude Kantar Sofres - Onepoint pour LCI, Le Figaro et RTL, Jean-Luc Mélenchon recueille 18% des intentions de vote, son plus haut score, en progressant de 6 points en 3 semaines. Dans le même temps, Benoît Hamon passe symboliquement, pour la première fois depuis sa victoire à la primaire socialiste, sous la barre des 10%, avec seulement 9% des intentions de suffrages.

Dans cette enquête, le candidat des « insoumis » arrive désormais à capter 28% de l’électorat qui s’était porté sur François Hollande au premier tour en 2012, tandis que seuls 20% de ces électeurs choisissent le candidat socialiste. Trois semaines auparavant, Benoît Hamon attirait davantage les électeurs du président de la République (29%) que Jean-Luc Mélenchon (11%), ce qui montre bien le réservoir de voix qu’a trouvé récemment le candidat de la France insoumise dans l’électorat du président de la République. Au sein de l’aile gauche de cet électorat – le social-libéralisme d’Emmanuel Macron attirant quant à lui 42% des électeurs de premier tour de François Hollande, un chiffre stable par rapport à trois semaines auparavant – se joue donc un rééquilibrage au profit de Jean-Luc Mélenchon.

Le second mouvement qui nourrit la « dynamique Mélenchon » est donc la captation d’un vote en faveur d’un renouveau politique. Ce mouvement est plus diffus, plus épars. Il concerne plutôt des électeurs qui disposent d’un lien plus ou moins constant à la gauche, comme nous l’indique notre suivi qualitatif. Parfois infidèles à la gauche (mais pas toujours), infidèles au vote car ils ne se rendent pas systématiquement aux urnes à tous les scrutins, ils sont plus détachés des affiliations partisanes. Dans notre dernière enquête quantitative, 20% des personnes qui n’affichent pas de sympathie partisane et ayant l’intention d’aller voter choisissent Jean-Luc Mélenchon, soit un score proche que ceux qu’obtiennent Emmanuel Macron et Marine Le Pen dans cette catégorie (respectivement 25% et 23%). Aucun autre candidat n’y recueille plus de 10% des intentions de vote.

Une adhésion sur le fond et la forme...

Notre suivi qualitatif nous éclaire sur les motivations de ce « nouveau » vote pour Jean-Luc Mélenchon, sur les raisons pour lesquels des électeurs qui n’envisageaient pas ou hésitaient à voter pour ce candidat optent désormais pour lui. Le premier des facteurs est assez bien identifié, il s’agit de la bonne performance de Jean-Luc Mélenchon lors des deux débats télévisés. Les participants de lacommunauté présidentielle 2017reconnaissent que le candidat « par son naturel est ressorti du lot », qu’il était « celui qui impressionnait le plus ». « Grand orateur », il disposait d’« une prestance et une allocution surprenante » et a paru « simple, abordable » ainsi qu’« honnête, sincère ». Au-delà de son aisance dans l’exercice, Jean-Luc Mélenchon a également marqué des points sur le fond, « expliquant son programme », « convaincant ». Ses partisans sont naturellement les plus positifs à son égard, mais les qualités du candidat sont reconnues au-delà, même par certains qui n’envisagent absolument pas de voter pour le candidat de la France insoumise, ou qui ne l’envisageaient pas à ce moment-là. Il semble incontestable que ces débats ont permis à Jean-Luc Mélenchon d’élargir son audience au-delà des électeurs traditionnels de la gauche radicale, de se faire entendre au-delà de ce cercle, voire d’y convaincre.

La radicalité du candidat constitue un autre point méritant attention, car le candidat de 2017 est, de l’avis de beaucoup, plus apaisé que celui de 2012, « plus sobre que d’habitude », « moins doctrinaire ». Le candidat portantle bruit et la fureura laissé place à un personnage qui se rapproche davantage de la figure du sage. Un vrai changement de l’image du candidat porté de nouveau par son attitude lors des débats – et aussi probablement parce qu’il y est apparu à côté de candidats plus radicaux que lui, Nathalie Arthaud et Philippe Poutou –, et que soutient sa communication, notamment son affiche de campagne, présentant son portrait sur un fond de ciel bleu.

Un autre point d’accroche du candidat auprès des électeurs est l’attention qu’il semble porter aux classes modestes, sa proximité avec elles, un axe de campagne important pour les électeurs de gauche qui constituent son cœur d’électorat mais également pour les électeurs plus mouvants qu’il arrive à séduire, souvent issus des catégories modestes. Aujourd’hui, 20% des CSP- déclarent avoir l’intention de voter pour Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci reste donc loin d’attirer autant ces catégories que Marine Le Pen (37%), mais il y fait jeu égal avec Emmanuel Macron (19%) et y devance largement François Fillon (qui accuse un vrai déficit auprès de cette cible : 5%), et le candidat socialiste (10%).

L’importance de cette proximité avec les « petites gens », un participant de lacommunauté présidentielle 2017nous l’explique ainsi : « J'aime bien le slogan [la force du peuple]. Parce que c'est le peuple qui est important pour tous ceux qui nous gouvernent. Certains nous oublient, d'autres comme Jean-Luc Mélenchon, non. C'est un slogan percutant et qui montre bien le mouvement qu'il soutient. ». Un autre estime Jean-Luc Mélenchon « très près "du peuple laborieux". Il ose dire en face ce que pensent beaucoup de gens (en ce sens il utilise le même procédé que Marine Le Pen). Il m'apparaît alors comme capable, tout au moins je l'espère, d'attirer une catégorie d'électeurs qui sans lui auraient choisi le FN ». Pour ces électeurs, Jean-Luc Mélenchon comprend les problèmes du « petit peuple », et y apporte de bonnes solutions, à travers des mesures d’amélioration du pouvoir d’achat, comme l’augmentation du SMIC ou des minimas sociaux.

Autre point bien identifié dans le programme du candidat et générant de l’adhésion, le renouvellement du système institutionnel, qui trouve son prolongement dans l’honnêteté du candidat, son indépendance. Un des « nouveaux convaincus » par Jean-Luc Mélenchon énumère ainsi les différentes propositions retenues et souhaitées : « Il veut intégrer davantage de démocratie participative. Le citoyen pourra même en cours de mandat révoquer un élu. Il propose également  le recours  au référendum qu'il soutient depuis longtemps. Il propose une refondation (démocratique) des traités européens. »

... mais également un vote utile à gauche

Pour beaucoup de ceux qui vont vers Jean-Luc Mélenchon, il y a donc une adhésion à des éléments forts du programme et à la personne. Est-ce à dire que tous ces électeurs sont pleinement convaincus par le candidat ? Non, car la dimension de vote utile au sein de la gauche joue également. Benoît Hamon apparaît aujourd’hui comme un candidat affaibli, voire fini (« trop bas dans les sondages, n'a plus aucune chance »). En outre, pour beaucoup, il ne dispose pas du charisme suffisant pour exercer la fonction présidentielle, ou au moins, celle de leader de l’opposition – car beaucoup ne croient pas aux chances de l’emporter pour un candidat clairement de gauche. A l’opposé, cette qualité ne manque pas à Jean-Luc Mélenchon, ou de moins en moins, celui-ci ayant affirmé sa « stature présidentielle » ces dernières semaines : 40% des Français estiment désormais qu’il ferait un bon président (+16 points par rapport à la mi-mars), ce qui le place derrière Emmanuel Macron (49%), et devant Marine Le Pen (31%), Benoît Hamon (31%) et François Fillon (28%). Cette faiblesse du candidat socialiste qui pousse à voter pour un autre, cet électeur nous l’explique bien : « mon cœur reste socialiste, et son programme [à Benoît Hamon] n’est pas mauvais, dommage qu'il soit trop effacé et n’ait pas assez de charisme pour être un bon leader ! ».

Cela signifie-t-il alors que cette logique de vote utile pourrait se poursuivre et assécher davantage les voix se portant sur le PS ? Possible, mais des différences persistent entre les deux hommes, dressant des barrières parfois infranchissables aux électeurs séduits par le socialiste, avec pour point nodal la question européenne. Pour ceux qui restent derrière Benoît Hamon, les positions de Jean-Luc Mélenchon en la matière agissent souvent comme un véritable repoussoir, le seul véritablement identifié, leurs propositions sur d’autres sujets apparaissant nettement plus compatibles. Il a été d’ailleurs longtemps regretté par les électeurs de gauche que ces deux personnalités ne se rapprochent pas en vue d’une candidature unique.

Autre barrière, même si pour certains le candidat s’est assagi, son attitude reste parfois jugée excessive voire agressive. Le candidat est décrit comme « méprisant », « trop égocentré », « colérique », « excessif dans ses paroles, dans son comportement » et « inquiétant » par des électeurs socialistes ou d’extrême-gauche, ce qui représente un autre obstacle à sa progression.

De fait, il semble probable que le plafond du potentiel de Jean-Luc Mélenchon soit proche. Dans la dernière enquête d’intentions de vote de Kantar Sofres, le nombre de personnes qui indiquent qu’elles pourraient voter ce candidat augmente très fortement (39%, +13 points par rapport à la mi-mars), mais lorsqu’on se concentre sur les probabilités les plus solides, le potentiel s’élève aujourd’hui à 20% (10% des électeurs se déclarant certains de voter pour Jean-Luc Mélenchon, et 10% déclarant qu’il y a de fortes chances que leur vote se porte sur candidat). Pour les 19% restants, le vote pour lui n’est que « possible ». Néanmoins, dans une élection avec un seuil de qualification qui pourrait se jouer à quelques points, ce possible ouvre une voie à ce qui semblait impossible il y a si peu de temps. Et cette séquence électorale a déjà déjoué beaucoup de pronostics.

Cécile Lacroix-Lanoë
Directrice d’études chez Kantar Public

* Les prénoms utilisés sont fictifs. 

Source : Kantar Public

Derniers articles

Alors que les critiques des Français sur leur classe politique n’ont jamais été aussi sévères, la victoire d’Emmanuel Macron « contre le populisme » est-elle en trompe l’œil ?

Le rapport des Français à la connexion pendant leurs vacances reste paradoxal, entre l’envie de se déconnecter et des bénéfices à en tirer dont ils ne peuvent pas et ne veulent pas se passer.

La vague de juillet 2017 de notre baromètre politique Kantar Sofres-onepoint pour le Figaro Magazine a été réalisée fin juin 2017.

Découvrez dans cette vidéo les principaux résultats du Référenseigne Scoop 2017 et la tendance des enseignes sur ce début d’année.

Retrouvez nos estimations de l'abstention et son évolution depuis 1967, puis l'estimation de la projection en sièges.

Contenus liés