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France Insights

Inégalités en Europe de l'Ouest : des différences de perceptions, un défi commun

Emmanuel Rivière

Directeur France

Politique 18.09.2018 / 09:00

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Notre étude réalisée par le Centre Kantar sur le Futur de l'Europe fait le point sur la perception des inégalités dans 4 pays européens : la France, l'Allemagne, Les Pays-Bas et le Royaume-Uni.

Les tensions couvent en Europe, et se manifestent, d'élection en élection, par des bouleversements qui affaiblissent les partis traditionnels et redessinent les paysages politiques. Le terme générique de populisme masque trop souvent la diversité de ces phénomènes. De la même manière, les motivations associées à ces mouvements émergents sont parfois trop exclusivement associées à la question migratoire et à la défiance envers les institutions européennes. Certes, il s'agit là de deux enjeux majeurs, qui tous deux concernent le rapport à l'altérité (ce qui est autre, étranger, extérieur). Mais il existe aussi des tensions internes au sein des États membres de l'UE, et cette nouvelle enquête du Centre Kantar sur le Futur de l'Europe montre que les inégalités attisent fortement ces tensions. Etudiées dans quatre pays parmi les plus prospères de l'Europe (Grande-Bretagne (1), Allemagne, France, Pays-Bas) la perception des inégalités y apparaît comme un phénomène massif et s'aggravant, avec toutefois des niveaux de sensibilité et d'appréhension du phénomène variant fortement d'une culture à l'autre. Cependant, ces mêmes sociétés font face à des questions démographiques, sociales et sociologiques communes considérées de manière égale comme génératrices d'inégalités : vieillissement, accès aux soins, incertitudes sur l'avenir du monde du travail. Ces phénomènes représentent autant de défis communs qui pourraient conduire à des politiques concertées, voire menées à l'échelle européenne. Au-delà des inégalités au sein des pays, la question des inégalités entre États membres est un sujet sur lequel l'Union européenne est attendue. D'ailleurs, il est intéressant de constater que selon les citoyens, l'Union européenne ne fait pas moins bien que les Gouvernements nationaux en ce qui concerne la réduction des inégalités.

Les inégalités, une réalité européenne de plus en plus aiguë

La crise économique et financière de 2007-2008 qui a fragilisé les économies européennes semble enfin en voie d'être surmontée. En effet, les dernières prévisions de la Commission européenne (2) estiment que la croissance économique s'est accélérée en 2017 en France (+1,8%), en Allemagne (+2,2%) et aux Pays-Bas (+3,2%), mais pas en Grande-Bretagne avec +1,8% en 2017 contre +1,9% en 2016 et +2,3% en 2015. De nombreux indicateurs économiques s'améliorent pour retrouver leur niveau d'avant la crise. Mais les conséquences sociales de la crise restent, elles, sensibles et l'enquête que nous avons menée dans ces quatre pays met à jour une société jugée de plus en plus inégalitaire.

Les inégalités sont en effet perçues comme un problème modéré ou majeur par la majorité des citoyens interrogés, mais avec une intensité qui varie fortement entre les pays, et ce en raison de facteurs culturels, sociologiques ou économiques.

Quatre pays, trois visions

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L'Allemagne et la France se distinguent des Pays-Bas et surtout de la Grande-Bretagne. Pour les Français et les Allemands interrogés, les inégalités sont un problème majeur : respectivement 38% et 37% pour 10% aux Pays-Bas et 16% en Grande-Bretagne. La France et l'Allemagne sont sensibles aux inégalités quel que soit le niveau analysé : national, européen ou mondial. Les Pays-Bas, pour leur part, y sont également sensibles, mais seulement aux niveaux européen et mondial, comme si les Néerlandais, partageant le constat d'une Europe et d'une planète plus inégalitaires, s'estimaient relativement préservés. La Grande-Bretagne, quant à elle, semble avoir un rapport plus distancié par rapport à cette thématique des inégalités, elles sont considérées comme un problème majeur par moins de 20% des Britanniques interrogés aux niveaux national et européen, contre 41% pour les inégalités au niveau mondial. La comparaison de ces résultats avec le coefficient de Gini (qui mesure l'inégalité des revenus dans un pays entre 0 (égalité parfaite) et 1 (inégalité parfaite) illustre l'écart qu'il peut y avoir entre ces opinions et les méthodes d'objectivation des inégalités. En effet ce coefficient montre que les inégalités sont relativement faibles en 2016 en France (0,293), en Allemagne (0,295) et aux Pays-Bas (0,269) et légèrement supérieures (c'est-à-dire très modérées) en Grande-Bretagne (0,315). (3)

Cette différence de perception s'observe aussi lorsqu'on s'intéresse à la question de l'évolution des inégalités depuis dix ans au niveau national. Une majorité de Français (64%, dont 32% beaucoup augmenté) et surtout d'Allemands (82%, dont 54% beaucoup augmenté) considèrent ainsi qu'elles ont augmenté depuis 10 ans tandis que les Néerlandais sont plus nuancés (59% pensent qu'elles ont augmenté mais « seulement » 17% qu'elles ont beaucoup augmenté).

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Les Britanniques se distinguent à nouveau : 36% d'entre eux pensent que les inégalités ont augmenté ces dix dernières années et près d'un tiers (31%) considère qu'elles se sont maintenues à un niveau identique. Le coefficient de Gini montre au contraire une baisse des inégalités dans les quatre pays entre 2008 et 2016, il passe en France de 0,298 à 0,293, en Allemagne de 0,302 à 0,295, aux Pays-Bas de 0,276 à 0,269 et surtout en Grande-Bretagne de 0,339 à 0,315.

Derrière ce constat et dans le détail, une large majorité des Européens interrogés considère aujourd'hui que les inégalités de revenu sont trop grandes. C'est notamment le cas en France (82%) et en Allemagne (88%) et dans une bien moindre mesure aux Pays-Bas (68%) et en Grande-Bretagne (64%). En conséquence, ils considèrent que le gouvernement devrait assurer une meilleure redistribution des richesses (cet avis étant partagé par 78% des personnes interrogées en France, 69% en Allemagne, 56% aux Pays-Bas et 61% en Grande-Bretagne).

Trois mêmes priorités assignées aux gouvernements dans les quatre pays

Un consensus se dégage parmi l'ensemble des citoyens interrogés lorsqu'il s'agit des responsabilités (en liens avec les inégalités) qui incombent à leur Gouvernement national. Il ne fait aucun doute pour eux qu'il se doit d'assurer les soins de santé (ils sont au moins 80% à le penser dans les quatre pays de notre enquête), de permettre un niveau de vie décent aux personnes âgées (au moins 80%) et d'affecter des bourses aux étudiants de familles défavorisées (au moins 70%). Une hiérarchie qui fait écho à des enjeux majeurs en termes de politiques publiques : le vieillissement de la population avec le risque d'une paupérisation des seniors qui sont de plus en plus nombreux mais aussi l'accès aux études pour les plus défavorisés dans un contexte ou le niveau d'éducation est perçu comme un gage de réussite dans la vie pour plus de 9 personnes sur 10, dans tous les pays concernés par l'enquête.

Lorsqu'il s'agit d'emploi, environ 80% des Français, Allemands et Néerlandais pensent qu'il est de la responsabilité de leur Gouvernement national de garantir un emploi à chacun, alors même que les taux de chômage dans ces pays sont différents : la France (8,8%), l'Allemagne (3,4%), les Pays-Bas (3,9%) (4). Les Britanniques ne sont en revanche que 65% à approuver cette affirmation pour un taux de chômage de 4,1%.

En matière de réduction des écarts de revenu entre les riches et les pauvres, le constat est similaire : 82% des Français, 83% des Allemands et 76% des Néerlandais considèrent que c'est une responsabilité qui incombe à leur Gouvernement national pour seulement 63% des Britanniques. Cependant lorsqu'il s'agit de tirer le bilan de leur gouvernement sur ce sujet, le constat est sans appel pour eux : il s'agit d'un échec.

L'Union européenne invitée à agir sur les inégalités

La perception des inégalités dans l'Union européenne comme un problème – et comme un problème allant s'aggravant – est partout aussi forte que s'agissant des inégalités dans leur propre pays. Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'il existe également, dans l'opinion de ces quatre pays, une réelle légitimité de l'Union à agir sur la réduction des inégalités entre les personnes, les régions et les Etats membres de l'UE. Alors même que les principes et les objectifs du projet européens sont de plus en plus discutés, la coopération européenne est perçue comme une responsabilité de l'Union européenne pour plus des trois quarts des Français (78%), des Allemands (82%) et des Néerlandais (84%), et un peu moins des deux tiers des Britanniques (63%). Aider les personnes les plus défavorisées, ou encore les régions européennes les plus défavorisées, sont aussi des devoirs attribués à l'UE. La responsabilité de l'Union dans l'aide aux pays les moins développés en dehors de l'UE est en revanche plus mitigée (56% en France, 51% en Allemagne, 58% aux Pays-Bas et 42% en Grande-Bretagne jugent que ça l'est « sûrement » ou « probablement »).

Néanmoins les Européens éprouvent des difficultés à juger le bilan de l'Union et environ un tiers des citoyens interrogés répondent que le bilan de l'Union européenne n'est ni un échec, ni un succès parmi les différents domaines cités. On ne retrouve certes pas ici la sévérité du jugement porté sur les gouvernements nationaux, mais cette incertitude, contrastant avec le niveau élevé des attentes, signale sans doute une difficulté des institution européennes à faire comprendre ce qu'elles accomplissent dans ces domaines.

La perception de l'existence d'inégalités, élément générateur de conflits ?

Preuve que la perception du niveau des inégalités a un impact (négatif) sur le niveau de tension et de conflictualité des sociétés européennes, les Allemands, les Français et les Néerlandais considèrent majoritairement que des situations inégalitaires peuvent susciter des conflits importants en leur sein. Encore une fois, c'est moins le cas en Grande-Bretagne. Ainsi, 61% des personnes interrogées en France, 67% en Allemagne, 53% aux Pays-Bas et 43% en Grande-Bretagne considèrent que les différences entre les riches et les pauvres peuvent engendrer des conflits importants ; même chose en ce qui concerne les différences entre le sommet de la société et les personnes en bas (67% en France, 64% en Allemagne, 62% aux Pays-Bas, contre 52% en Grande-Bretagne).

La question des inégalités et de leur prégnance dans les sociétés européennes est plus que jamais d'actualité à l'heure où de nouveaux partis et mouvements populistes prospèrent dans l'Union, notamment en faisant de la dénonciation de ces inégalités l'un de leur crédo, bien conscients de l'importance des préoccupations des Européens à ce sujet. Si la sortie de crise se confirmait en favorisant l'essor de ces quatre économies, alors se poserait avec acuité la question de la répartition de cette prospérité retrouvée, à l'échelon national et européen.

Par Emmanuel Rivière, CEO Kantar Public France & Président du Centre Kantar sur le Futur de l'Europe, et Julien Zalc, Consultant Kantar Public Brussels du Centre Kantar sur le Futur de l'Europe.

Voir l'ensemble des analyses ci-dessous :


 

1. L'enquête a été réalisée en Grande-Bretagne. Cependant, quand ils étaient interrogés sur la situation dans leur pays, la question portait sur la situation en Grande-Bretagne : par exemple « De nos jours en Grande-Bretagne, les différences de revenu entre individus sont bien trop grandes ». C'est pourquoi les deux termes sont utilisés dans cette analyse.

2. European Economic Forecast, Spring 2018, Institutional Paper 077, May 2018.

3. Coefficient de Gini, Eurostat, May 2018.

4. Communiqué de presse, Euro-Indicateurs, Eurostat, 02/05/2018.

Source : Kantar Public

Notes de la rédaction

Cette note est publiée par le Centre Kantar sur le futur de l'Europe qui vise à contribuer au débat public sur l'Europe. Notre travail s'appuie sur les connaissances et les analyses de nos experts nationaux, et en particulier des données tirées de l'étude Eurobaromètre de la Commission européenne. Créé au sein de Kantar Public, société internationale d'étude et de recherche, le Centre Kantar sur le Futur de l'Europe a pour ambition de nourrir le débat public sur les enjeux européens, en s'appuyant notamment sur les experts nationaux de Kantar Public, leur connaissance de l'opinion publique, des mouvements politiques, tendances socioéconomiques et phénomènes migratoires au sein de l'Union européenne et chacun des pays qui la composent.

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