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France Insights

Les femmes, les porcs et les autres

Emmanuel Rivière

Directeur France

Société 23.10.2017 / 12:00

balancetonporc

Les dizaines de milliers de messages qui se sont accumulés sous le hashtag #balancetonporc ont permis à ce fil d'échange, devenu « trending topic » de sortir de twitter, comme cela arrive de temps en temps, pour capter l'attention des grands médias, eux-mêmes à l'origine du mouvement par l'écho qu'ils ont donné à l'affaire Harvey Weinstein.

Ce que #balancetonporc peut nous apprendre

Le débat médiatique suscité a principalement porté sur la question de la dénonciation, induite par le terme « balance ». Il n'est pas sans importance, mais il est étrangement décalé par rapport au contenu des messages échangés sur twitter, qui pour la quasi totalité d'entre eux ne citent pas nommément le harceleur. L'opération #balancetonporc relève plutôt d'un « vide ton sac » collectif. Le fait que des milliers de femmes se soient affranchies de la consigne de départ pour dénoncer des faits sans forcément dénoncer quelqu'un est en soi révélateur du besoin de parler et d'échanger. En outre, ces contributions constituent un corpus rare de témoignages, pour beaucoup livrés pas des femmes ou des jeunes filles n'ayant jamais fait état de ce qu'elles avaient subi, susceptibles de livrer des leçons pour lutter, tous, et non pas seulement les victimes, contre le harcèlement.

De toute évidence, le succès de #balancetonporc témoigne avant tout d'un besoin de partager une expérience douloureuse, dans un contexte et un cadre où d'autres le font aussi, et de rompre un isolement. Le faire sans donner le nom du ou des coupables, juste pour dire ce que l'on a subi, et constater que l'on n'est pas la seule, est visiblement un soulagement. Mais ce n'est pas sans effort. Un certain nombre de ces séries de tweets démarrent par des « allez, je me lance », « bon, moi aussi » révélateur du caractère libératoire de ce fil de discussion, qui permet à des victimes de dire des violences qu'elles ont cherché à enfouir, sans parvenir à les oublier. Le cadre collectif semble très important au regard de nombreux récits, qui montre à quel point le harcèlement enferme la victime, qui souvent préfère le silence, soit pour essayer d'oublier, comme beaucoup le racontent, soit pour éviter de subir les conséquences du harcèlement en plus du harcèlement, soit, et c'est le plus frappant, par honte.

En cela, l'autre débat suscité par #balancetonporc, suggérant qu'il faut mieux porter plainte que se livrer sur twitter, n'apporte qu'une réponse très parcellaire à ce qui est exposé dans ces témoignages. Certes, beaucoup des faits rapportés méritent une réponse pénale. Mais cela suppose de dépasser le conflit entre la démarche qui consiste à s'affirmer comme victime, et des mécanismes psychologiques de défense, de dissociation, qui consistent précisément à ne pas vouloir se considérer soi-même comme une victime. A préférer tirer un trait sur ce qui est arrivé, pas à soi en tant que personne mais parce qu'on s'est trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, face à la mauvaise personne. Quand l'agresseur est un proche, certaines cherchent sur le moment à se protéger en minimisant un geste déplacé, une parole offensante, une allusion salace, qui pourtant va les hanter pendant des mois voire des années. Mais dans l'instant imaginer dire à un policier ce que l'on n'ose même pas partager avec ses parents est bien illusoire. Quand la plainte implique de ramener l'agression à soi, avec parfois le risque de se sentir soi-même coupable et plus souvent d'être jugée coupable, #balancetonporc permet de mutualiser l'atteinte. De dire non pas seulement "voici ce que j'ai subi" mais "voilà ce qu'on nous fait".

Pour que le dépôt de plainte soit plus systématique, encore faudrait-il que la démarche apparaisse facile. Les témoignages ne vont pas dans ce sens, soit en relatant une expérience pénible au commissariat, soit en l'anticipant. Aller se plaindre au commissariat est encore plus une épreuve quand on n'y a jamais mis les pieds, quand on est un enfant et que le commissariat relève du monde des adultes. Les témoignages de mineures ou de mineures au moment des faits abondent sur #balancetonporc. La police et la gendarmerie ont mis en place des procédures d'accueil des victimes d'atteintes sexuelles et formé leurs personnels, mais cela se sait apparemment trop peu. En outre, pour quantité de fait relatés, l'issue de la plainte apparait tout sauf évident. Quel espoir de voir l'attoucheur du bus identifié et poursuivi ? Quelle conséquence si on poursuit le collègue ou le parent ? Comme tout choix comportemental, porter plainte ou se taire en cas d'agression relève d'un calcul coûts/bénéfices. Poireauter au commissariat après s'être fait tripoter dans le métro, c'est un peu la double peine, les femmes qui prennent les transports aux heures chargées où sévissent les pervers ayant en général des journées suffisamment remplies. Entrent également en jeu les spéculations sur l'efficacité de la plainte, la crainte de ne pas être crue. Les conséquences pénibles d'une action contre un collègue, un supérieur hiérarchique ou un membre de sa famille sont immédiates et concrètes. L'issue des poursuites apparaît plus incertaine. Face à ce dilemme, une écoute et un accompagnement sont évidemment bienvenus, et la popularisation du numéro d'appel dédié, le 3919, ne peut pas faire de mal.

Et les porcs, au fait ?

Cependant suggérer le dépôt de plainte ou l'appel au 3919 comme réponse à ce qui est exprimé via #balancetonporc est très insuffisant. Cela revient à confier aux victimes le soin de changer les choses, chacune dans son coin. Peut-être faudrait-ils s'adresser un peu aux coupables, et c'est en cela que l'initiative de ce hashtag est intéressante, parce qu'elle est collective. Elle revient à faire entendre, avec une certaine force comme on l'a constaté, ce qui est acceptable et ne l'est pas, et en matière sexuelle ce qui est acceptable se résume à ce qui est accepté. Ce que confirme ce mouvement de libération de la parole, déjà révélé par de nombreuses enquêtes, c'est qu'une très large majorité de femmes sont victimes, au quotidien, d'un petit nombre d'homme – du moins nous l'espérons. Nous sommes dans une situation paradoxale où la norme d'un petit groupe s'impose à un grand nombre. Or la question de la norme sociale est déterminante de beaucoup de comportements. Les actes criminels relatés dans beaucoup de témoignages, relèvent de comportements, parfois très éloignés de toute norme, quand ilsviolent notamment le tabou de l'inceste. Les réactions charmantes de certains twittos aux messages de #balancetonporc laissent entendre que leurs marges de progression vers le respect est ténue. Mais beaucoup des comportements qui ont fait souffrir celles qui témoignent pourraient être réprimés si le curseur de la norme collective était plus clairement déplacé vers l'affirmation, au travail par exemple, que le physique de la stagiaire n'est pas un sujet à aborder en réunion, qu'un massage des épaules n'est agréable qu'en fonction de qui l'effectue (et ou, et quand), qu'une tenue sexy n'est pas une invitation au sexe, et que l'évocation même allusive de faveurs sexuelles en échange d'un appui professionnel ne peut jamais être une innocente plaisanterie. Au travail, comme au lycée, au collège et dans l'espace public, des lignes rouges sont fréquemment franchies dans les témoignages qui ont pullulé sur twitter. Ces lignes sont définies non pas par la morale mais par la souffrance qu'elles occasionnent. L'affichage de cette souffrance et de ces limites, la prise de conscience qu'elle favorise, permettent de poser plus clairement cette norme collective. C'est pourquoi il est utile que l'impact de ces actes subis comme des atteintes soit débattu collectivement et non pas seulement confessé à une oreille secourable.

Le rôle des témoins

Reste à savoir si ce déplacement du curseur de l'acceptable suffit à dissuader ce qui relève plus franchement de l'agression ou du harcèlement sexuel, qui va bien au-delà de la décence et du respect. L'intention initiale de #balancetonporc était clairement une réponse au cas Weinstein, où « tout le monde savait » sans que personne ne dise ou fasse rien. Le calcul coût bénéfice s'appliquant aussi aux prédateurs sexuels, le sentiment d'impunité est clairement un encouragement à récidiver. La question de la dénonciation publique des faits se pose donc. Nous l'avons dit, peu de femmes, et c'était sans doute plus prudent, ont livré le nom de celui qu'elles considèrent comme un agresseur. D'autres, plus subtilement, ont livré des indices, « dans mon ancienne boîte, lorsque j'étais en stage de… » qui à défaut de désigner leur porc peuvent lui permettre de se reconnaître si d'aventure il apprend que telle ancienne collaboratrice s'est exprimé sur le fil (beaucoup ont eu le courage de le faire sous leur propre identité). Il est sans doute efficace de bousculer ainsi la quiétude des harceleurs, en faisant en sorte que la honte et la peur changent de camp. Mais faut-il encore que cela repose sur le courage de la victime ? Entre le dépôt de plainte et la dénonciation en place publique, il y a une troisième voie qui s'appelle la pression de l'entourage. Beaucoup des victimes qui témoignent sur #balancetonporc racontent leur déception de s'être senties seules face à leur harceleur, dans la rue, les transports ou au travail. Les rires même gênés des collègues sont aussi blessants que la plaisanterie salace, le couple de passants qui détournent le regard accroit le traumatisme de l'attouchement subi. Nous apprenons à empêcher un ami titubant de prendre le volant, nous devons aussi chercher les leviers pour attiser la vigilance et la réactivité de ceux qui sont peut-être plus à même de réagir que les victimes. Certaines se décrivent comme tétanisées lorsqu'elles comprennent ce que l'inconnu qui les colle dans les transports est en train de faire. Au mieux elles essaient de s'éloigner, mais très peu semblent avoir signalé leur agression, comme si la situation était honteuse pour elles. Une autre norme à affirmer serait de rappeler que les gens normaux sont là pour aider, et pour être appelés à la rescousse. Et un autre mérite du grand déballage actuel est de contribuer à cette sensibilisation des entourages et de la collectivité, mais il faudra trouver des moyens plus durables de prendre le relais.

Source : Kantar Public

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